Tribune : Hommage au Doyen Keffa GBILIMOU, le Sage de Kéréma ou l’art du sacrifice pour la paix en Région Forestière

0

Aujourd’hui, la terre de Kéréma s’ouvre pour accueillir l’un de ses fils les plus illustres de son histoire, le Doyen Keffa GBILIMOU. En ce jour, lundi 7 septembre 2026, d’enterrement dans son village natal, c’est toute la région de la Forêt, et plus particulièrement la ville de Zaly (N’Zérékoré), qui s’incline devant la dépouille d’un homme qui a vécu 103 ans, dont la vie se confond avec l’histoire tumultueuse, mais ô combien résiliente, de notre communauté. En ma qualité d’universitaire et de témoin direct des dynamiques sociopolitiques de cette région depuis deux décennies, je me dois de porter la plume. Non pas pour ériger un monument de marbre, mais pour restituer la vérité historique d’un engagement patriarcal unique, souvent méconnu, parfois farouchement incompris, mais fondamentalement salutaire.

J’ai eu l’occasion d’observer son implication dans plusieurs moments où la cohésion sociale était mise à rude épreuve. Les débats et différends apparus, à certaines périodes, autour de la question du patriarcat à N’Zérékoré ont notamment constitué des moments particulièrement délicats. Derrière les positions parfois tranchées se trouvaient des enjeux historiques, coutumiers, identitaires et communautaires qu’il fallait gérer avec beaucoup de responsabilité.

Dans ces moments, le Doyen Keffa GBILIMOU a compté parmi les voix dont l’influence ne pouvait être ignorée.

De même, lorsque notre région a malheureusement traversé des épisodes de violences à caractère communautaire, ethnique ou religieux, son implication dans la recherche de l’apaisement, le rapprochement des positions et la restauration de la confiance entre les communautés a été considérable.

Dans ces heures difficiles, lorsque la parole pouvait aussi bien éteindre qu’attiser le feu, la parole des sages devenait une responsabilité historique. Le Doyen Keffa GBILIMOU fut de ceux qui assumèrent cette responsabilité.

Le gardien du temple face aux tumultes de notre histoire récente

Ces vingt dernières années, la Guinée Forestière a traversé des zones de fortes turbulences. Notre région a été le théâtre de crises profondes, marquées par des conflits liés aux successions au sein du patriarcat et par des violences à caractère ethnique et religieux qui ont ébranlé les fondements mêmes de notre vivre-ensemble.

De la douloureuse crise de juillet 2013, qui avait endeuillé Koulé et Zaly, jusqu’aux affrontements sanglants de mars 2020 survenus en marge du double scrutin législatif et référendaire, les déchirures communautaires menaçaient constamment de consumer la région. Dans cet océan d’incertitudes, le Doyen Keffa GBILIMOU a été un phare.

Il a consacré chaque seconde de son existence à la défense exclusive de l’intérêt supérieur de la Forêt. Pour lui, l’unité et la cohésion sociale n’étaient pas de vains slogans de meeting, mais une exigence existentielle. Là où d’autres cédaient à la tentation du repli identitaire ou de l’émotion partisane lors des crises récurrentes de légitimité autour des institutions traditionnelles, il opposait la rigueur de la coutume, la pondération du sage et la vision à long terme.

L’incompréhension face à la constance

Le destin des grands hommes est d’être parfois en avance sur leur temps, ou en décalage avec les passions du moment. À certains tournants critiques de notre histoire récente, notamment lorsque la polarisation politique exacerbait les clivages communautaires entre autochtones et communautés sœurs, le Doyen Keffa a été mal compris. Ses arbitrages ont pu froisser, ses silences ont pu intriguer, et ses prises de position ont parfois été interprétées à tort à travers le prisme déformant des tensions immédiates.

Pourtant, la marque des esprits supérieurs réside dans leur capacité à ne pas vaciller sous les vents contraires. Face aux critiques et aux rumeurs, il est toujours resté lui-même. D’une intégrité morale absolue, il n’a jamais négocié ses convictions ni troqué l’avenir de la Forêt contre des dividendes politiques ou éphémères. Le temps, ce juge suprême, lui a toujours donné raison en révélant la sagesse cachée derrière ses décisions.

Un apport inestimable pour faire de Zaly un havre de paix

Si Zaly respire encore aujourd’hui un parfum de concorde, si elle a su panser ses plaies après chaque tragédie pour redevenir ce carrefour de fraternité, nous le devons en grande partie à l’architecture de paix que le Sage de Kéréma a patiemment bâtie dans l’ombre.

Son apport a été tout simplement inestimable. Il connaissait les ressorts profonds de nos alliances interethniques, les mécanismes traditionnels de résolution des conflits et la psychologie des acteurs locaux. Derrière chaque médiation réussie pour éteindre les braises des affrontements, derrière chaque tension désamorcée à N’Zérékoré, il y avait l’empreinte discrète, la voix rassurante ou l’autorité morale du Doyen Keffa.

Un héritage à perpétuer

Le vide laissé par son départ est immense, à la mesure de sa stature. En retournant aujourd’hui à la terre qui l’a vu naître à Kéréma, le Doyen nous lègue une immense responsabilité. Pour nous, universitaires, intellectuels et fils de cette région, son parcours doit devenir un objet d’étude et une source d’inspiration.

Il nous enseigne que la défense de la Forêt ne se fait pas contre les autres, mais avec les autres, dans l’unité et le respect des diversités. Il nous rappelle que le rôle d’un leader n’est pas de suivre la foule, mais de lui indiquer le chemin de la raison, quitte à marcher seul un moment.

Puisse l’âme de notre très vénéré Sage, le Doyen Keffa GBILIMOU, reposer en paix dans ce Kéréma natal qu’il a tant aimé et honoré. La Forêt pleure son guide, mais son œuvre pour la cohésion sociale restera gravée à jamais dans les annales de notre histoire.

Adieu, Doyen Keffa GBILIMOU

Au moment où Kéréma s’apprête à recevoir son fils, je m’incline avec respect devant la mémoire de celui qui aura consacré une part essentielle de son existence à sa région.

L’histoire, avec le recul et la sérénité nécessaires, saura certainement mieux départager les incompréhensions d’hier et la portée véritable des engagements des uns et des autres.

Mais mon témoignage, en tant qu’universitaire et observateur de près de deux décennies de l’histoire récente de cette région, est celui-ci : le Doyen Keffa GBILIMOU aura été un acteur important de la recherche de la paix, de la cohésion sociale et de l’unité en Guinée forestière. Il aura connu les incompréhensions sans renier ses convictions.

Il aura traversé les turbulences sans cesser d’appeler au rassemblement.

Il aura défendu la Forêt tout en sachant que sa véritable grandeur réside dans la capacité de ses peuples à vivre ensemble.

Que son départ nous rappelle une vérité essentielle : nous pouvons avoir des histoires, des convictions, des appartenances et des sensibilités différentes sans cesser d’appartenir à une même communauté de destin.

Reposez en paix, Doyen Keffa GBILIMOU.

Adieu, Sage de Kéréma.

Adieu, serviteur de la paix et de l’unité de la Guinée forestière.

Que la terre de Kéréma, qui vous a vu naître et qui vous accueille aujourd’hui pour votre dernier repos, vous soit légère.

Et que votre souvenir demeure une invitation permanente à faire de Zaly une terre de paix, de fraternité, de tolérance et de vivre-ensemble.

Alpha Oumar BALDÉ (A.O.B.)
Universitaire, Enseignant-Chercheur, Journaliste et Juriste
Témoin et observateur de la vie sociopolitique de la Guinée forestière
Secrétaire Général de l’Université de N’Zérékoré

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.