Tribune sur Kissidougou : L’héritage en otage, quand la succession d’Elh Mamady Mansaré fissure la cohésion de la lignée de Dankarantouma (Par l’Universitaire AOB)

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Il est des conflits qui relèvent de la sphère privée, et d’autres qui, par leur charge symbolique, finissent par engager l’équilibre d’une cité tout entière. À Kissidougou, la controverse autour de la succession du feu patriarche Elh Mamady Mansaré a dépassé le cadre strictement familial : elle interpelle désormais les filles et fils de la localité, ainsi que ses cadres et ressortissants, quant à leur responsabilité collective.

Il convient toutefois de rappeler que le patriarcat ne saurait être assimilé à une affaire communautaire ou urbaine. Il demeure avant tout une question familiale, régie par des principes clairs de droit d’aînesse et de filiation, que la tradition mandingue exige de respecter scrupuleusement. À cet égard, la Charte de Kouroukanfouga, adoptée en 1235 pour organiser la société mandingue, conserve toute sa pertinence. Sept siècles plus tard, soit 791 ans en 2026, elle demeure une référence vivante, comme l’illustre éloquemment la rencontre de Niani, qui en ravive l’esprit et l’actualité.

En effet, depuis la disparition de cette figure respectée, deux prétendants, Dramane KEITA et Samba KEITA, revendiquent chacun la légitimité d’assumer le patriarcat de la cité de Dankarantouma KEITA.

Ce bicéphalisme inédit, alimenté par des prétentions concurrentes et encouragé par des soutiens partisans, parfois mus par des calculs opportunistes faits de manœuvres discrètes et de colportages, a installé une confusion préoccupante. Une confusion qui fragilise l’autorité traditionnelle au sommet et met à l’épreuve les valeurs morales ainsi que la cohésion des filles et fils de cette belle préfecture de Kissidougou, terre de salut et d’hospitalité.

Or, dans les sociétés mandingues, la chefferie ne saurait être réduite à un simple attribut honorifique. Elle constitue avant tout une responsabilité morale, un engagement solennel envers l’histoire et un devoir sacré à l’égard des générations futures. Elle requiert élévation d’esprit, retenue, sens du sacrifice et primauté de l’intérêt collectif.

Dès lors qu’elle se transforme en enjeu de rivalité, elle perd sa vocation fédératrice : au lieu de rassembler, elle fracture ; au lieu d’apaiser, elle attise les divisions.
Kissidougou n’est pas une ville ordinaire. C’est une cité structurée autour de ses trois foyers traditionnels, Frensola, Ntia et Framaya, qui ont longtemps incarné un modèle de cohabitation apaisée et d’équilibre des pouvoirs coutumiers. Cette architecture sociale, patiemment consolidée au fil des décennies, repose sur un principe fondamental : la reconnaissance d’une autorité légitime et incontestée de la famille KEITA.

Aujourd’hui, cette légitimité est fracturée. Deux voix parlent au nom d’un même héritage. Deux personnes revendiquent un même trône symbolique. Cette dualité n’est pas neutre. Elle alimente les clans, exacerbe les susceptibilités et instille le doute au sein d’une même famille qui aspire avant tout à la paix et à la cohésion.

Il faut le dire sans détour : nul héritage ne mérite que l’on mette en péril la cohésion d’une communauté. La mémoire d’Elh Mamady Mansaré ne saurait être instrumentalisée pour satisfaire des ambitions personnelles. Honorer un patriarche, ce n’est pas s’approprier son siège ; c’est prolonger son œuvre d’unité.

Le danger n’est pas seulement institutionnel. Il est social. À mesure que les positions se radicalisent, la jeunesse observe. Elle apprend que l’autorité se conquiert par le rapport de force plutôt que par le consensus. Elle voit que la tradition peut être détournée de sa vocation première : préserver l’harmonie.

Il appartient désormais aux sages, aux notables, aux gardiens des coutumes et aux leaders religieux de rappeler une vérité simple : la tradition ne survit que si elle reste au-dessus des intérêts particuliers. Toute succession qui divise durablement affaiblit la fonction qu’elle prétend incarner.

Cette tribune ne se veut ni un arbitrage ni une prise de parti. Elle se veut un appel. Un appel à la lucidité des protagonistes, à la responsabilité des familles concernées, à la vigilance des autorités administratives et à la maturité des filles et fils de Kissidougou.

En ma qualité de natif de cette préfecture, cumulant les responsabilités d’universitaire, de journaliste et de juriste, je ne puis me résoudre au silence face aux dérives qui menacent l’équilibre de ma cité. Le récent passage d’une importante délégation venue de Conakry, dans l’objectif d’apaiser les tensions et de rapprocher les positions, n’a malheureusement pas produit les effets escomptés.

Il est donc temps d’en appeler à la conscience collective. Car lorsqu’un différend traditionnel s’enlise, c’est toute la communauté qui en paie le prix. Mon propos n’est pas d’exacerber les clivages, encore moins d’humilier qui que ce soit, mais d’inviter chacun à revenir à l’essentiel : le respect des règles établies, la préservation de la cohésion sociale et la sauvegarde de l’héritage historique de Kissidougou.
L’histoire de cette cité mérite mieux que des rivalités personnelles. Elle exige discernement, responsabilité et dépassement de soi.

Kissidougou a longtemps été considérée comme une cité havre de paix. Il serait tragique que l’ombre d’un conflit de succession ternisse cette réputation. L’histoire retiendra non pas celui qui aura revendiqué le titre avec le plus de vigueur, mais celui qui aura su préserver l’unité au prix de son propre orgueil.

Car en définitive, le véritable patriarche n’est pas celui qui s’assied sur le siège, mais celui qui empêche la maison de se fissurer.

Par Alpha Oumar Baldé (AOB), Universitaire, Journaliste et Juriste
Tél : (00224) 622 55 03 13
Mail : aobaly@gmail.com

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